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Portrait de jeune chercheuse : Camara Théoxane

Le carnet du RT50 rencontre Théoxane Camara, dont la thèse porte sur les transmissions et socialisations dans des familles d’immigré·es malien·nes de classes populaires. Elle l’a soutenue en octobre 2025, sous la co-direction de Mathias Millet (Université de Poitiers/GRESCO) et d’Amélie Grysole (Université du Havre, IDEES).

Sa thèse est accessible pour les membres de l’enseignement supérieur français sur le site thèses.fr

Qu’est-ce qui t’a intéressée dans ce sujet ? Comment en es-tu arrivée à travailler sur ce sujet et quelles ont été les conditions institutionnelles de réalisation de ta thèse ?

Le projet de faire une thèse est né à l’été 2018. Je venais de soutenir mon mémoire de master 2, qui portait sur les parcours d’entrée dans la vie adulte de jeunes hommes (âgés de 20 à 30 ans) descendants d’immigré·es subsaharien·nes. Cette recherche m’avait beaucoup enthousiasmée. D’abord, elle m’avait conduite à travailler sur une population sociologiquement mal connue, souvent noyée dans la sociologie de la délinquance juvénile et des quartiers populaires. Ensuite, elle m’avait permis de proposer et de mettre au travail le concept de socialisation raciale – qui était alors très peu employé en France. J’avais donc envie de poursuivre cette réflexion théorique à l’échelle d’une thèse d’autant que, dans le même temps, cette recherche de master m’avait aussi un peu frustrée. J’avais été limitée dans l’analyse des parcours des personnes rencontrées : d’une part, parce qu’en raison de leur âge, il y avait encore des indéterminations sur leurs coordonnées sociales ; d’autre part, parce que j’observais un flou autour des trajectoires familiales (parcours professionnel des parents, chronologie d’installation en France, parcours scolaires des enfants, etc.).

De là, une double idée m’est venue, pour prolonger le mémoire. Premièrement, je voulais étudier les trajectoires d’(im)mobilité sociale de descendant·es d’immigré·s sahélien·nes spécifiquement, puisque les immigré·es originaires de cette région (composée des actuels Mali, Mauritanie, et Sénégal) constituent les plus anciennes vagues de migrations subsahariennes familiales vers la France (dans les années 1980). Cela me permettait donc d’avoir accès à des enfants qui auraient une quarantaine d’années au moment de mon enquête. Deuxièmement, je voulais travailler par monographies de familles pour pouvoir reconstituer les histoires familiales par récits de vie croisés. Cela permettait non seulement de combler certains « trous » des histoires familiales, mais aussi de saisir la diversité des trajectoires des enfants.

J’ai obtenu pour ce projet un contrat doctoral spécifique normalien (CDSN) et choisi de le mener dans un laboratoire de sociologie générale (le Gresco, Groupe de recherches sociologiques sur les sociétés contemporaines) – ce qui répondait à ma volonté de contribuer au décloisonnement de la sociologie de l’immigration, avec cette thèse. Parallèlement, je suis devenue chercheuse associée à l’Institut Convergences Migrations (ICM), espace où j’ai pu discuter plus spécifiquement les questions raciales et migratoires. L’ICM m’a aussi soutenue en finançant ma quatrième année de thèse, puis j’ai obtenu un poste d’ATER.

Quels cadres théoriques as-tu mobilisé pour aborder ces questions ? Comment mobilises-tu la sociologie de la socialisation dans ton travail ?

Lorsqu’on étudie des familles d’immigré·es depuis le point de vue du pays d’installation, le principal écueil est celui du culturalisme. Pour le dire simplement, c’est le fait de réduire l’analyse des pratiques et des discours des individus à un argumentaire du type « ils disent (ou font) ceci parce que c’est dans leur culture ». Le terme de « culture » apparaît alors comme un écran de fumée empêchant de rentrer dans un raisonnement sociologique susceptible de saisir l’hétérogénéité des pratiques et leurs éventuelles évolutions. J’ai donc cherché, dans mon travail, à me prémunir de ce risque, en inscrivant mes analyses dans un double ancrage théorique.  

Ma première ressource a été le concept de socialisation qui s’avère être un puissant outil analytique contre le raisonnement innéiste du culturalisme. Il oblige au contraire à regarder les mécanismes d’incorporation des pratiques (culturelles ou autres) sans postuler a priori la transmission – mécanique et quasi magique – des manières de faire et de penser. Dans le même temps, la prise en compte des temporalités des existences humaines, qu’appelle la perspective d’une analyse de la « socialisation continue » (Darmon, 2006 : 98) que j’ai adoptée dans la thèse, permet quant à elle de rompre avec le regard fixiste du raisonnement culturaliste pour montrer comment des manières de faire ou de penser varient dans le temps.

Mon autre ancrage théorique relève des études postcoloniales, qui soulignent la saillance de l’histoire coloniale dans le présent de nos institutions et de nos esprits (Bancel et al., 2005 ; Guénif-Souilamas, 2006 ; Vergès et al., 2010). Ces travaux m’ont permis de prendre le recul nécessaire pour observer des capitaux et des ressources invisibilisés par la « pensée d’État » (Sayad, 1999) et son atavisme (post)colonial – qui infuse également l’esprit scientifique. Cela m’a conduite à mettre en avant des aspects de la socialisation familiale que la sociologie de la socialisation avait peu – voire pas – étudiés jusqu’à présent : la socialisation raciale, la socialisation transnationale, ou encore la socialisation religieuse (musulmane en l’occurrence).

Comment as-tu enquêté sur ce terrain ?

Enquêter sur et dans des familles n’est pas chose aisée – ce que je n’avais pas vraiment anticipé ! Mes deux modèles en la matière étaient les monographies de familles d’immigré·es nord-africain·es, respectivement publiées par Catherine Delcroix (2001) et Stéphane Beaud (2018) à plus de quinze ans d’intervalle. Mais dans ces deux exemples de monographie de famille, il y a d’abord eu un « désir », de la part d’un ou plusieurs membres de la famille, de livrer une histoire personnelle et familiale à un·e chercheur·se. C’est un tout autre schéma qui s’est dessiné dans mon cas : la demande de parole venait de moi, et il me fallait donc aller à la rencontre de familles et y négocier mon entrée pour pouvoir commencer l’enquête.

Au fil du terrain, j’ai finalement été en lien avec dix familles d’immigré·es malien·nes résidant en Seine-Saint-Denis – département où se concentre la plus grande part des immigré·es sahélien·nes de France. Trois des familles ont été rencontrées par mon réseau personnel de connaissance, deux par effet « boule de neige », et cinq par l’enquête ethnographique. À chaque fois, j’ai réalisé un premier entretien avec un membre de la famille (un enfant adulte, dans la majorité des cas) dans l’idée de pouvoir remonter ensuite au reste de sa famille. Dans cette phase de prise de contact, j’ai plus été choisie par les familles que je ne les ai choisies – ce qui a été favorisé par le climat de confiance créé par l’interconnaissance, mais aussi par ma manière de présenter l’enquête et celle dont j’ai été perçue. À ce titre, le fait que je sois perçue comme métisse a pu être un atout dans les ouvertures de terrain : « montrer patte noire » semblait donner des gages de confiance et soulevait des ponts d’identification.

Assez rapidement, l’enquête s’est resserrée autour de six familles qui se connaissent et qui résident dans une commune populaire de Seine-Saint-Denis – que j’ai renommée Rainville et dans laquelle j’ai mené un travail monographique. Je n’ai pas réalisé d’entretiens avec l’ensemble des membres des dix familles de l’enquête – qui ont pour caractéristiques d’être transnationales, polygynes, et très nombreuses (4 à 12 enfants, si l’on ne compte que les enfants des premières épouses). L’enquête s’est déroulée en France, au sein des « premières branches », c’est-à-dire les enfants des premières épouses. Dans huit cas, j’ai rencontré deux à cinq membres de la famille (monographie de familles) et dans les deux autres cas, je n’ai mené des entretiens qu’avec une seule personne (étude de cas familial).

En tout, le matériau se compose de 50 entretiens ethnographiques approfondis menés auprès de 30 personnes (24 enfants adultes et 6 parents âgés – majoritairement des pères, puisque je n’ai rencontré qu’une seule mère). J’ai aussi conduit une quinzaine d’entretiens avec des acteur·rices institutionnel·les qui ont connu les familles de Rainville (le directeur de l’école, la directrice du centre social, des enseignants du collège, des élus, etc.). À cela s’ajoutent des matériaux ethnographiques (des entretiens informels – lors de repas en famille ou d’entrevues en tête-à-tête –, des échanges téléphoniques, des archives familiales et institutionnelles). J’ai également mobilisé des données de cadrage statistique tirées du recensement et de l’enquête « Trajectoires et origines », produite par l’Insee et l’Ined (Beauchemin et al., 2016).

Quels sont les résultats que tu tires de cette enquête ?

En reconstituant les parcours des aîné·es des familles enquêtées de l’enfance à l’âge adulte (sur la période 1980-2023), la thèse tend une loupe sur le travail parental et les transmissions familiales en migration. À rebours des clichés sur les parents démissionnaires, elle montre comment ceux des familles enquêtées (ré)inventent sans cesse la parentalité en migration, adaptant leurs pratiques éducatives aux tensions se jouant entre les sociétés, d’installation et d’origine, dans lesquelles ils s’inscrivent. C’est un premier résultat sur lequel je pense important d’insister à l’heure où les discours sur la déprise éducative des parents immigrés rejaillissent à chaque événement médiatisé impliquant un « jeune de banlieue » non-blanc.

Un autre apport de cette recherche, c’est de mettre à mal la thèse du « fossé des générations », qui a longtemps prévalu dans la littérature sur les enfants d’immigré·es issu·es des anciennes colonies – et qui continue d’alimenter les représentations communes. D’une part, mon enquête montre que la lecture générationnelle (parents versus enfants) est une fausse piste, et je propose plutôt une analyse articulant les différents rapports sociaux (de classe, de genre, d’âge et de race) qui traversent les familles – y compris au sein d’une même génération familiale. D’autre part, la thèse souligne le travail de parenté opéré notamment par les femmes de la famille (les mères et les filles aînées) pour faire tenir la famille, ainsi que les manières (différenciées) dont les enfants deviennent des héritiers des capitaux parentaux (culturel, religieux, immobilier, etc.).

La mise en avant de domaines de la socialisation familiale invisibilisés – parce qu’ils n’ont pas d’existence institutionnelle et/ou de légitimité – est un autre résultat de cette enquête. Je vais prendre l’exemple de la socialisation raciale (et j’insisterai donc moins sur mes résultats concernant les socialisations religieuse et transnationale). Dans la thèse, j’ai mis au travail le concept de socialisation raciale, tel que Solène Brun l’a introduit en France (Brun, 2022), pour regarder comment la position racialisée des individus (minoritaire en l’occurrence) forge leurs manières de penser et d’agir – au même titre que les autres rapports sociaux (de classe ou de genre par exemple) auxquels elle s’articule.

Le chapitre 2 avance le concept de « socialisation raciale silencieuse » pour souligner le conditionnement des corps et des esprits à l’ordre social racialisé, durant l’enfance des ainé·es des familles enquêtées. Cette socialisation est qualifiée de silencieuse parce qu’elle opère par le silence parental sur leurs expériences de racisme (« on ne parlait pas de ça », « je disais pas aux enfants qu’il y avait du racisme », etc.), et parce qu’elle conduit au silence (disposition à la discrétion, à l’hypercorrection de soi, à la déférence ostensible, etc.).

Le chapitre 6 présente quant à lui les modes de socialisation raciale qui contestent l’ordre racialisé, et qui sont apparus au tournant des années 2000 – au moment où la question raciale prenait une place grandissante dans les discussions familiales, à la faveur de la politisation des aîné·es et de l’émergence de la question raciale dans l’espace politique et médiatique. Le chapitre propose une présentation typifiée des trois voies de socialisation raciale contestataire observées : une socialisation morale (visant une subversion sans vague de l’ordre racial par l’intériorisation de la persévérance) ; une socialisation culturelle (faisant accéder à des capitaux culturels minoritaires distinctifs), et une socialisation politique (construisant un devoir de revanche sociale à partir du mobile racial et de sa politisation).

Es-tu engagée sur d’autres recherches en lien avec la socialisation ?

Je ne suis pour le moment pas engagée sur d’autres recherches individuelles ou collectives. J’ai beaucoup d’idées pour prolonger l’aventure intellectuelle de la thèse – mais tout dépendra des financements postdoctoraux que j’obtiendrai. Parmi elles, j’aimerais poursuivre la réflexion sur la socialisation raciale minoritaire en enquêtant dans d’autres contextes que les cités de grands ensembles. J’aimerais aussi travailler sur les socialisations préconjugales, et approfondir l’analyse des unions conjugales et amoureuses dans une perspective intersectionnelle. Continuer de réfléchir aux enjeux de méthode m’intéresserait aussi beaucoup. En attendant de pouvoir commencer une nouvelle recherche, l’objectif est de valoriser la thèse par des publications.

Pour aller plus loin

Théoxane Camara, « La couleur du capital. Ascensions sociales et (dé)placements dans l’espace social de la race », Actes de la recherche en sciences sociales, n°262-263, 2026 / 2-3, pp. 76-95.

Théoxane Camara, « “N’oublie pas d’où tu viens”. La socialisation à l’attachement familial et transnational de descendant·es d’immigré·es malien·nes », Enfances, Familles, Générations, 2024 (en ligne).

Théoxane Camara, « “Les grands ils ont tout gâché”. Verdicts scolaires et tensions adelphiques dans des familles malo-françaises populaires », Recherches familiales, n°21, 2024 /1, pp. 15-26.

Théoxane Camara, « La famille, les vacances et les affaires : séjours en Afrique d’adultes descendants d’immigrés subsahariens », Espaces et Sociétés, n°184-185, 2022 / 1-2, pp. 149-164.

RT50 Socialisations
RT50 Socialisations

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
RT50 Socialisations (13 juillet 2026). Portrait de jeune chercheuse : Camara Théoxane. Socialisations . Consulté le 15 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16kgb


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