Parution : Transmettre le capital culturel aujourd’hui : quel héritage de la notion d’osmose ?

Le dernier dossier de la Revue française de pédagogie interroge les modalités de transmission du capital culturel, dans les familles les plus dotées en ressources culturelles, à la lumière de l’hypothèse de transmission osmotique, formulée la première fois par Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron dans Les héritiers. Cette notion, proposée comme hypothèse, venait donner du sens aux corrélations entre héritage culturel et réussite scolaire. Le dossier vise à la mettre sur le métier, empiriquement, à la lumière des modalités actuelles de transmission du capital culturel, pour en mesurer son héritage soixante ans après. Les articles de ce dossier mobilisent des enquêtes sur les pratiques concrètes qui révèlent ce travail de transmission du capital culturel par des agents de socialisation familiaux ou « délégués » par la famille (dans des institutions culturelles notamment). Ils montrent l’action systématique, régulière et continue exercée par ces agents pour permettre aux enfants d’incorporer des savoirs culturels (langagiers, artistiques, etc.) fortement valorisés. Les contributions réunies étudient toutes un angle par lequel s’exercent au quotidien ces actions et montrent qu’elles n’ont rien d’une imprégnation spontanée de manières de voir, de sentir et de parler socialement valorisées : reprendre systématiquement et inlassablement les fautes de langage commises spontanément par les enfants, enrichir et augmenter le travail scolaire dans un cadre domestique pour améliorer les performances, transmettre les rudiments nécessaires à l’apprentissage de la lecture ou encore s’approprier les œuvres muséales grâce à un dispositif extrascolaire d’initiation sont autant d’expressions d’un travail peu visible de l’extérieur, mais réel, d’inculcation. Pour autant, s’observent également des pratiques d’invisibilisation de ce travail de transmission, renforcées par les nouvelles conceptions de l’enfance, et propices à donner l’apparence d’une imprégnation par osmose.
Le dossier est coordonné par Joanie Cayouette-Remblière, Sandrine Garcia et et Joël Laillier, qui en ont rédigé l’introduction.
« On ne dit pas “j’ai tombé” mais “je suis tombé” ». L’apprentissage de la correction linguistique dans les familles bien dotées en capital scolaire, par Martine Court
Cet article étudie la transmission du capital linguistique dans les familles scolairement dotées en prenant pour objet l’acquisition de la correction phonologique et grammaticale attendue à l’école. À partir d’une enquête auprès de parents diplômés du supérieur (la plupart au-delà de bac +3) ayant un enfant inscrit en grande section de maternelle, il discute le modèle de la transmission osmotique proposé par Pierre Bourdieu. À rebours de ce modèle, il montre que, dans les familles de classes cultivées, l’apprentissage de la correction linguistique procède d’un véritable travail parental sur et autour de la parole des enfants. Il analyse ensuite les conditions sociales de possibilité de ce travail en faisant apparaître les dispositions sur lesquelles il s’appuie et les trajectoires sociales dans lesquelles il s’enracine.
L’école à la maison : la transmission socialement différenciée de la connaissance du principe alphabétique, par Paul Gioia
Désignant la compréhension par un enfant qu’un mot est composé d’associations de graphies et de sons dépendantes des lettres environnantes, la connaissance du principe alphabétique est aujourd’hui reconnue comme décisive pour l’apprentissage de la lecture. Or cette connaissance ne peut être apprise implicitement, par simple exposition, et nécessite la répétition d’activités spécifiques la transmettant. À partir d’une enquête réalisée auprès de 23 enfants suivis de leur entrée en grande section d’école maternelle au CE1 – au moyen d’entretiens auprès de leur famille et d’observations dans leur classe –, ainsi que de 28 autres enfants suivis à l’école et à la maison durant leur année de CP, cet article documente les activités pratiquées dans le cadre familial qui permettent de développer cette connaissance du principe alphabétique. Grâce à un matériau sélectionné de manière à faire varier les positions dans l’espace social des familles (des plus précaires aux plus favorisées) et les contextes de scolarisation (REP, école mixte, milieu bourgeois), cette recherche met en évidence la diversité des formes et des fréquences de ces activités. D’un côté, les parents peu dotés en capitaux culturel et scolaire développent plus rarement de telles activités et, lorsqu’ils le font, leurs modalités reprennent des formes scolaires. Ce faisant, ils s’exposent aux critiques des enseignant∙es qui leur reprochent d’empiéter sur leur territoire pédagogique. De l’autre côté, la transmission de la connaissance du principe alphabétique au sein des familles plus dotées en capitaux culturel et scolaire est plus fréquente. Les pratiques de transmission y prennent également des formes moins scolaires, ce qui facilite leur invisibilisation par une rhétorique de la demande : les parents affirment répondre à la curiosité de leur enfant et sous-estiment leur rôle dans leur développement ou nient être à l’initiative de certains apprentissages.
La catégorisation de haut potentiel intellectuel des enfants comme légitimation du régime culturel intensif mis en œuvre par leurs parents, par Léa Dousson
Cet article traite de la transmission du capital culturel dans les familles d’enfants catégorisés à haut potentiel intellectuel (HPI) de milieux favorisés. Il montre que, dans les familles enquêtées, cette transmission est très loin de se réaliser « de façon osmotique », « en l’absence de tout effort méthodique et d’action manifeste » comme Pierre Bourdieu le propose au sujet des classes sociales fortement dotées en capital culturel. Si les parents s’engagent dans un travail éducatif particulièrement intensif, ils cherchent toutefois à minorer et invisibiliser leurs efforts en instrumentalisant la catégorisation de HPI. Le « diagnostic » HPI a en effet un double effet : il conduit à légitimer les pratiques parentales en les présentant comme hors de toute volonté manifeste de leur part, et il conduit à une intensification de ces pratiques. Néanmoins, les usages de la catégorisation, tout comme l’investissement éducatif des parents de HPI rencontrés, ne prennent pas tout à fait la même forme selon le type de capitaux que détiennent les familles.
Au musée comme chez soi. Interroger l’éducation osmotique à l’aisance culturelle en dehors de la famille, par Claire Desmitt
L’article s’appuie sur l’observation d’un atelier artistique extrascolaire hebdomadaire prenant place dans un musée d’art moderne et accueillant une quinzaine d’enfants chaque semaine. En raison de sa configuration spécifique (entre-soi enfantin, réinscription du public au fil des années, connivence de classe entre animateurs et parents des enfants inscrits, mode d’encadrement avant tout soucieux du bien-être et des plaisirs enfantins), cet atelier a pu être appréhendé comme un « laboratoire social » permettant d’observer empiriquement ce que Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron nomment la « transmission par osmose ». Fondé sur des matériaux empiriques, l’article se propose ainsi de mettre le concept d’osmose à l’épreuve du terrain afin, d’une part, de mettre au jour le processus socialisateur à l’œuvre dans la production précoce des formes incorporées du capital culturel (aisance culturelle, sentiment de légitimité), du côté des enfants, et d’autre part, d’interroger le caractère supposément « non intentionnel » de la transmission osmotique, du côté des agents de socialisation (mise en scène de routines ou d’un cadre expérientiel pour les apprentissages, mise à distance du « scolaire » et du laborieux).
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
RT50 Socialisations (30 avril 2025). Parution : Transmettre le capital culturel aujourd’hui : quel héritage de la notion d’osmose ? Socialisations . Consulté le 6 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/13uge
