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Portrait de jeune chercheur : Alexandre Vayer, “La jeunesse populaire à l’école de l’entrepreneuriat”

Rituels et bonnes pratiques de la mini-entreprise. Photographie prise lors d'une journée de formation des enseignant.es aux programmes d'EPA
Rituels et bonnes pratiques de la mini-entreprise. Photographie prise lors d'une journée de formation des enseignant.es aux programmes d'EPA @Alexandre Vayer.

Ma thèse porte sur des dispositifs d’éducation à l’entrepreneuriat auprès de jeunes de milieux populaires. Je l’ai réalisée sous la direction de Sylvia Faure à Lyon 2, au Centre Max Weber, et la question de la socialisation était centrale du fait notamment de mon inscription au sein de l’équipe « Modes, espaces et processus de socialisation ». Depuis 2020, je suis PRAG en sociologie à l’Université de Bretagne Sud.

Comment en es-tu arrivé à travailler sur ce sujet ?

Pour mon mémoire de M1 sur le rap, j’ai fait un stage ethnographique dans un site internet de rap et de « culture urbaine » en tant que rédacteur. L’un des patrons avait installé un poster qui représentait la carte de Manhattan, avec un tag par-dessus qui disait : « My teacher said I will never be anybody. » L’intuition de la thèse part de là : mes patrons, qui avaient fondé le site internet de rap, étaient d’origine populaire, des grands ensembles de la banlieue parisienne, avec de faibles ressources scolaires, et ils valorisaient leur trajectoire entrepreneuriale comme le signe de leur réussite sociale. Et c’était un peu une énigme pour moi : qu’est-ce qui faisait que ces hommes-là, de quartier populaire, valorisaient des discours pro-entrepreneuriat, que j’analysais à l’époque comme une adhésion au néolibéralisme et aux valeurs qui y étaient associées ? J’ai continué un peu dans le sujet de l’entrepreneuriat dans les milieux populaires, puisque j’ai fait un master 2 en sociologie quantitative sur la création d’entreprise par les individus d’origine populaire. Le sujet de thèse portait au départ sur ces trajectoires de (petite) mobilité entre les classes populaires et l’indépendance, et interrogeait l’injonction à créer son entreprise quand on était d’origine populaire. J’ai alors découvert tout un ensemble de dispositifs d’accompagnement à la création d’entreprises dans les milieux populaires d’une part, et, d’autre part, des dispositifs éducatifs qui visent les jeunes lycéen·nes et collégien·nes de quartiers populaires et qui consistent à leur faire faire des expériences de création d’entreprise pendant l’année scolaire ou dans d’autres cadres. Dans la thèse, je me suis concentré sur deux dispositifs : 1) l’association Entreprendre pour Apprendre, où les projets sont portés localement par les établissements scolaires, les directeurs d’établissement et les enseignants ; et 2) un dispositif de la politique de la ville qui s’appelle les Coopératives Jeunesse de Services (CJS), financées par la politique de la ville, la Caisse des dépôts, et portées par des institutions locales, les mairies et des coopératives d’entreprise.

Quels sont ton terrain et ta méthode d’enquête ? Comment l’enquête s’est-elle déroulée ?

J’ai été amené à enquêter dans plusieurs mondes sociaux à la fois : auprès de jeunes de quartiers populaires qui avaient pour la plupart entre 15 et 18 ans ; dans le monde de l’entreprise, où j’avais affaire à des cadres d’entreprise, à des chargé·es de responsabilité sociale des entreprises (RSE) ; et, enfin, dans le monde scolaire et associatif avec Entreprendre pour Apprendre. Je suis entré par la base, pour observer, mais au fil du temps, l’observation est devenue très participante. Je suis apparu comme une ressource, donc les acteurs des dispositifs m’ont mobilisé. Comme j’étais enseignant dans le supérieur, on me considérait comme un enseignant. De ce fait, on m’a apparié avec des profils du côté du pôle économique de la sensibilisation à l’entrepreneuriat, donc j’ai eu assez peu de contacts avec les enseignant·es, ce qui a été une frustration pour moi dans le cadre de ma recherche. L’autre pan de l’enquête est les quarante-trois entretiens semi-directifs, auxquels s’ajoutent beaucoup d’entretiens informels. Concernant les entretiens avec les jeunes, j’ai voulu les réaliser à l’issue de leur passage par le dispositif, pour saisir ce qu’il en restait. J’ai fait beaucoup d’entretiens avec celles et ceux que j’ai appelé·es les « passeurs de première ligne » : des enseignant·es, des salarié·es du monde associatif, et des animateurs et animatrices des coopératives jeunesse de service. J’ai aussi réalisé des entretiens avec les individus du monde de l’entreprise, par exemple les cadres chargé·es de RSE. Enfin, j’ai mobilisé des documents produits par les dispositifs eux-mêmes, qui me permettaient notamment d’objectiver les attendus des dispositifs et leur dimension normative. Ce sont, par exemple, les grilles d’évaluation des jurys dans le cadre de concours des mini-entreprises, des rapports d’activité des mini-entreprises ou des coopératives jeunesse de service, des règlements qui étaient co-construits par les jeunes, etc.

Quelles sont tes principales références théoriques ? Comment mobilises-tu la notion de socialisation dans ta recherche ?

J’ai construit l’objet à la frontière entre le monde de l’éducation, des classes populaires, et du monde de l’entreprise. J’ai mobilisé plusieurs cadres théoriques que j’ai essayé de tenir ensemble. Premièrement, il s’agissait de travailler sur l’imbrication des logiques éducatives-scolaires et des logiques d’entreprise. Donc là, j’ai beaucoup mobilisé les travaux de Lucie Tanguy, de Sabine Rozier, et évidemment Olivia Chambard. Deuxièmement, je m’inscrivais dans le prolongement des travaux d’Olivier Schwartz, de Gérard Mauger, Olivier Masclet, Yasmine Siblot, etc., sur la notion de classe populaire aujourd’hui. Il s’agissait de voir dans quelle mesure les classes populaires seraient plus ouvertes aujourd’hui que ce qu’elles ont pu l’être, par un processus d’acculturation aux formes symboliques dominantes. Autrement dit, il s’agissait de voir comment la sensibilisation à l’entrepreneuriat pouvait, d’un côté, favoriser de petites mobilités sociales en ouvrant les possibles sociaux, et de l’autre, participer au renforcement des destins sociaux via un encadrement des classes populaires. Je souhaitais ainsi m’inscrire dans le prolongement d’une sociologie des classes populaires contemporaines attentive à la reproduction des structures sociales. Je me suis aussi appuyé sur les concepts d’appropriation et de confrontation, notamment travaillés par Daniel Thin dans son HDR, et sur les travaux de l’ancien Groupe de recherche sur la socialisation (GRS). Contre l’idée d’une socialisation mécanique, je voulais montrer les points de tension dans la socialisation au marché, au capitalisme, au salariat, socialisation au travail, à des valeurs morales, à des rapports au temps, à l’avenir, au corps aussi, qui étaient mobilisés par les dispositifs. Le dernier pan de la thèse s’interroge sur les relations entre le monde associatif et plus largement l’économie sociale et solidaire (ESS), l’État et le marché. J’ai essayé de prendre l’éducation à l’entrepreneuriat comme un témoin du brouillage des frontières entre intérêts privés et intérêts généraux, entre secteur privé et secteur public, entre l’État et l’entreprise. Cette démarche prolonge les travaux des sociologues critiques du monde associatif, c’est-à-dire ceux et celles qui considèrent le monde associatif comme un monde du travail, ou ceux sur le capitalisme éthique ou capitalisme moral via le mécénat par exemple (je pense ici à Mathieu Hély, Anne Bory ou Sabine Rozier à nouveau).

Quels sont les principaux résultats que tu souhaiterais mettre en avant ?

Premièrement, derrière l’apparente simplicité de l’idéologie favorable à l’esprit du capitalisme et au monde de l’entreprise se cachent en réalité des processus empreints de rapports de force. Je rejoins les constats d’Olivia Chambard sur l’influence croissante du monde de l’entreprise dans le milieu scolaire, qui véhicule des valeurs et des rapports au monde consonants avec les logiques néolibérales. La sensibilisation à l’entrepreneuriat contribue à inculquer ce que j’ai appelé une « bonne volonté entrepreneuriale de soi », c’est-à-dire une inclination à mener sa vie comme une entreprise dans une logique d’intégration et de promotion sociales, par exemple en cherchant à « développer son employabilité ». Cela participe d’une entreprise de réforme des habitudes populaires, mais qui se dénie comme telle. En effet, une des caractéristiques de ces dispositifs-là, c’est le jeu, la célébration de l’entreprise, et aussi le plaisir. Les rapports de force inhérents au monde de l’entreprise et au travail sont les grands absents comme l’avait déjà souligné Lucie Tanguy.

Le deuxième résultat est que la socialisation à l’entrepreneuriat est aussi une socialisation par l’entrepreneuriat, qui produit un sens des limites, qui s’inscrit dans un ensemble de rapports sociaux de domination, et qui socialise à des rapports au corps, à des rapports au temps, des rapports à l’argent, au marché, etc. Implicitement, ces dispositifs valorisent des savoir-être qui contribuent à développer une autodiscipline, un respect du patron de l’entreprise.

Troisième résultat : derrière la légitimation du rôle social, citoyen et éducatif de l’entreprise, dont témoignent ces dispositifs-là, se cache la délégitimation du rôle de l’État dans ses missions d’intérêt général. Ces dispositifs participent, parmi d’autres, au brouillage des frontières mentionné précédemment. Pour les entreprises, s’investir dans la sensibilisation à l’entrepreneuriat leur permet de célébrer l’entreprise de manière dépolitisée, tout en répondant aux intérêts de la politique de responsabilité sociale et environnementale.

Et dernier résultat, les passeurs de première ligne ne sont pas dans l’adhésion pure et simple. D’un côté, ils résistent, ce qui s’explique par leur trajectoire : ce sont des acteurs et actrices du monde associatif ou de l’économie sociale et solidaire, diplômé·es du supérieur, ayant des masters en communication, en RSE. D’un autre, elles et ils doivent répondre aux intérêts de l’entreprise, porter leurs projets et convaincre les autres acteurs d’y prendre part. In fine, elles et ils sont socialisé·es par ce qu’ils font, et croient quand même dans l’éducation à l’entrepreneuriat.

Êtes-vous engagé sur d’autres recherches en lien avec la socialisation ?

Pour l’instant, je reste à PRAG à l’Université de Bretagne Sud, une université où je me plais beaucoup. Dans les prochains mois, mes projets sont de valoriser la thèse, sous forme de livre ou d’articles. Ce qui m’intéresse beaucoup en ce moment, ce sont tous les travaux qui portent sur le capitalisme moral, et notamment les dispositifs de production de la loyauté envers l’entreprise ou ceux qui contribuent à conférer un rôle social et citoyen à l’entreprise.

Références bibliographiques :

Anne Bory, « Perdre son âme ou la racheter ? Enjeux professionnels et organisationnels autour du bénévolat d’entreprise », Les mondes du travail, n°5, janvier 2008, pp. 39-51.

Anne Bory et Yves Lochard, « La responsabilité sociale des entreprises : un cheval de Troie politique ? », Sociologies pratiques, n°18, 2009/1, pp. 39-50.

Olivia Chambard, Business Model. L’université, nouveau laboratoire de l’idéologie entrepreneuriale, La Découverte, coll. « Laboratoire des sciences sociales », 2020, Paris.

Matthieu Hély, Les métamorphoses du monde associatif, Presses universitaires de France, coll. « Le Lien Social », 2014 [2009], Paris.

Olivier Masclet, Thomas Amossé, Lise Bernard, Marie Cartier, Marie-Hélène Lechien, Olivier Schwartz et Yasmine Siblot (dir.), Être comme tout le monde. Employées et ouvriers dans la France contemporaine, Raisons d’agir, 2020, Paris.

Gérard Mauger, « Les politiques d’insertion : une contribution paradoxale à la déstabilisation du marché du travail », Actes de la recherche en sciences sociales, n°136-137,2001/1-2,pp. 5-14.

Sabine Rozier, « Le mécénat culturel d’entreprise dans la France des années 1980-1990 : une affaire d’Etat », Genèses, n°109, 2017/4, pp. 80-99.

Sabine Rozier, « Ordre scolaire et ordre économique. Conditions d’appropriation et d’usage des « mini-entreprises » dans des établissements scolaires français », Politix, n°105, 2014/1, pp. 163-184.

Olivier Schwartz, « Peut-on parler des classes populaires ? », La vie des idées.fr, 2011, pp. 1-49.

Yasmine Siblot, Marie Cartier, Isabelle Coutant, Olivier Masclet et Nicolas Rénahy, Sociologie des classes populaires contemporaines, Armand Colin, coll. « U Sociologie », 2015, Paris.

Lucie Tanguy, Enseigner l’esprit d’entreprise à l’école. Le tournant politique des années 1980-2000 en France, La Dispute, 2016, Paris.

Daniel Thin, Milieux populaires et logiques socialisatrices dominantes : une analyse de la confrontation, mémoire d’Habilitation à Diriger des Recherches, Université Lyon, 2010, Lyon.

RT50 Socialisations
RT50 Socialisations

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
RT50 Socialisations (13 mai 2025). Portrait de jeune chercheur : Alexandre Vayer, “La jeunesse populaire à l’école de l’entrepreneuriat” Socialisations . Consulté le 6 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/13wvv


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