Parution de “Tenir la ligne”, Politix

Nous avons le plaisir de vous informer de la parution du dossier de Politix “Tenir la ligne” consacré à la mise en cohérence de soi et de son habitus. Le dossier est coordonné par Julie Blanc et Noé Fouilland.
Introduction du dossier : “Tenir la ligne : les conditions sociales du travail de mise en cohérence de soi”, par Julie Blanc et Noé Fouilland
Les enquêtes de sciences sociales rencontrent parfois des individus capables de tenir un discours très élaboré sur leur mode de vie, qu’ils et elles présentent comme orienté autour d’une « ligne » de conduite politique ou religieuse. Ce dossier propose de revisiter le travail de mise en cohérence que mettent en place ces enquêté∙es à partir des outils de la sociologie dispositionnaliste. Il s’agit plus particulièrement de s’intéresser aux socialisations qui président au travail de mise en cohérence de soi, tant du point de vue des instances (quelles institutions socialisent à ce travail) que des dispositions favorables à cette réforme de soi (en quoi consistent ces dispositions et comment elles se constituent). Cette introduction revient d’abord sur l’exceptionnalité sociale de ces engagements intenses à « être cohérent » et sur la façon dont les enquêtes du dossier s’intéressent à la fois au réagencement des pratiques individuelles et à leurs rationalisations. Quatre dimensions sont ensuite approfondies : les formes variées d’« enveloppement » institutionnel des individus aspirant à la cohérence ; le travail de soi qu’ils et elles mettent en œuvre ; leurs entourages et leurs propriétés sociales et professionnelles ; les crises et les réajustements qui émaillent leur engagement.
“Gouvernement des autres, gouvernement de soi : mettre en cohérence ses dispositions individuelles dans l’engagement religieux transnational”, par Gabrielle Angey
Cet article porte sur la manière évolutive dont des individus produisent un travail institutionnellement encadré pour aligner leurs dispositions à croire et à agir au service d’un engagement pour le mouvement Gülen. Pour accompagner la quête éthique des fidèles, l’institution religieuse prend des contours évolutifs au fil du temps. Dans un premier temps, au cours de la jeunesse des fidèles en Turquie, l’institution se fait omniprésente pour transmettre des techniques éthiques de soi à des étudiant·es en formation morale. Dans un deuxième temps, les fidèles devenus des militant·es-professionnel·les, sont amenés à mettre en œuvre leur conduite éthique comme missionnaires en Afrique subsaharienne, en étant encadrés de manière moins visible mais non moins enveloppante par l’institution religieuse.
“Se « réenraciner ». Alignement et mise en cohérence de soi des militants Identitaires“, par Samuel Bouron
À partir d’une enquête en immersion au sein du mouvement Identitaire, cet article étudie la façon dont l’organisation amène les militants à opérer une reconstruction biographique pour se mettre en cohérence avec la cause défendue par le mouvement. Les nouveaux militants participent à un camp Identitaire où ils apprennent à identifier leurs « racines » régionales et raciales, qu’ils entreprennent de défendre face à une supposée invasion migratoire. Cette expérience se prolonge dans les sections locales, où ils recomposent leurs pratiques ordinaires au contact de leurs pairs pour les faire correspondre à leur engagement. Toutefois, les militants ont d’autant plus de chances de se maintenir dans l’organisation que celle-ci renforce leurs socialisations antérieures.
“Tenir la ligne en milieu ouvrier. Les conditions de félicité de l’établissement dans la France des années 2010“, par Jonathan Michel
Si l’établissement des maoïstes des années 68 a fait l’objet de plusieurs études sociologiques, cet article entend revisiter cette pratique politique en interrogeant l’établissement en train de se faire à partir d’enquêtés s’étant établis après les années 2000. Il analyse le processus de mise en cohérence de soi des intellectuels qui s’établissent de nos jours en milieu ouvrier. Il montre que celui-ci passe par une hiérarchisation importante des sphères de vie et par un transfert de leurs dispositions à l’intellectualité dans ce déplacement. Contrairement aux approches qui insistent sur l’épreuve que représente cette traversée des frontières sociales, l’approche dispositionnaliste permet d’insister sur la cohérence de soi trouvée dans le déplacement. En effet, ces établis parviennent à vivre en intellectuels dans le monde ouvrier, même si cela suppose de fortes conditions de possibilité de maintien de la cohérence dans le temps. L’enquête prend appui sur l’analyse d’une certaine frange des établis contemporains, celle correspondant aux jeunes militants les mieux dotés scolairement rejoignant un emploi d’ouvrier qualifié, ceux-là mêmes qui donnent le plus à voir cette mise en cohérence de soi dans leur déplacement social.
Vivre et lutter en écologiste : la socialisation à la mise en cohérence de soi au sein de l’espace de la cause environnementale, par Julie Blanc
Cet article s’intéresse à la façon dont l’espace de la cause environnementale institue un impératif de cohérence individuelle. Il découle d’une socialisation militante dont les effets sont comparables à ceux des institutions enveloppantes. Cette socialisation à la mise en cohérence de soi n’est cependant pas tributaire d’une organisation centralisée, les militant·es écologistes circulant régulièrement entre divers lieux et collectifs. Son efficacité se comprend en prenant en compte le contexte écologiste au sens large. À cet effet, il s’avère nécessaire d’articuler dispositifs de révision des conduites de vie mis en place par les collectifs étudiés, dispositions de classe des militant·es et réseaux de sociabilité internes à la sphère militante.
Suivre une « ligne de conduite » dissidente. Socialisations et vocation dans une revue-groupe marxiste hétérodoxe italienne (années 1950-1960), par Julien Allavena
À travers le cas d’une revue marxiste hétérodoxe italienne des années 1960, l’article aborde la figure du « militant intellectuel » comme le résultat d’un engagement façonné entre pairs sur le modèle d’une vocation. Alors que les sociabilités étudiées seraient d’ordinaire qualifiées d’informelles, il cherche à identifier les mécanismes incitant, dans ce cadre, à faire en sorte que des activités politiques et intellectuelles, des choix professionnels et des loisirs répondent à une même logique d’intellectualisation du militantisme révolutionnaire. La première partie décrit en ce sens les différents « cadres d’interaction » mis en place par la ritualisation des activités collectives de production de théorie. La seconde partie cherche à expliquer les conditions dispositionnelles de conformation à ces cadres, en mettant en avant, à l’échelle du sous-groupe qui continue à animer le collectif malgré une scission, le rôle décisif d’une certaine socialisation précédant l’engagement au sein de la revue.
Devenir berger pour rester anarchiste ?, Conditions de maintien dans le temps d’un engagement militant dans et par le travail agricole, par Gaspard Sénéchal
À partir de l’étude approfondie de deux trajectoires d’entrée dans le métier de berger d’alpage au milieu des années 2010 de la part d’individus issus des fractions culturelles des classes moyennes et fortement marqués par leur inscription dans des espaces politiques, cet article analyse les rapports entre socialisation militante et mobilité sociale dans un contexte de fermeture des possibles biographiques et collectifs offerts aux détenteurs de capitaux culturels. Il montre comment des dispositions contestataires façonnées en dehors de la famille accentuent un désengagement universitaire, produit par la dégradation du contexte, et donne sens à une expérience dans un métier objectivement déclassé. Si le métier de berger apparaît pour les enquêtés qui ont abandonné leurs études supérieures comme un espace de réalisation de soi militante, c’est d’abord parce qu’il autorise le transfert en son sein de dispositions contestataires. Le maintien dans le temps d’un engagement militant dans le travail agricole est néanmoins confronté aux stratégies nécessaires pour s’installer durablement dans l’activité.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
RT50 Socialisations (24 mai 2025). Parution de “Tenir la ligne”, Politix. Socialisations . Consulté le 7 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/140cu
